Thèse de doctorat en Histoire ancienne présentée par Romain Roy, sous la direction d'Yves Lafond (HeRMA, Université de Poitiers).

• Date et lieu de la soutenance : 14 mai 2016 – Université de Poitiers

 

 

Présentation

Les rites d’initiation en Grèce ancienne : historiographie d’une catégorie anthropologique et perspectives de recherche

Objets de recherche depuis maintenant plus d’un siècle, à leur apogée dans les années 60‑70, tout semble avoir été dit à propos des “rites d’initiation en pays grec”. On remarque pourtant que depuis le début des années 90 ont émergé ci et là des analyses qui, dans une démarche souvent d’anthropologie réflexive, ont pointé certaines apories de l’interprétation initiatique des pratiques cultuelles et discursives grecques : flou conceptuel ; caractère métaphorique de la catégorie ; utilisation lâche de la chronologie antique ; etc.

Ces études demeurent néanmoins souvent partielles et restent éparpillées. Cette thèse propose donc un premier travail réflexif global quant à l’utilisation de la notion de rites d’initiation dans le champ des études grecque. Il s’agit à la fois de mettre en évidence les zones d’ombre de ce que l’on nomme les rites d’initiation grecs, tout en cherchant à mettre en évidence le potentiel heuristique qu’ils continuent de receler. Mon approche se veut donc fondamentalement historiographique.

Dans une première partie, après avoir analysé les conditions épistémologiques et méthodologiques qui ont permis l’arrivée de la catégorie des rites d’initiation dans le champ des études grecques, il s’est agi de réfléchir à la nature épistémologique des rites d’initiation : concept, catégorie, paradigme, que sont‑ils vraiment ? J’ai ainsi tenté de montrer que, d’un point de vue historiographique, les rites d’initiation pouvaient être appréhendés comme une sorte de mille feuilles épistémologique. Agglomérat de divers éléments aux statuts épistémologiques divers (images mentales, exemples ethnographiques, etc.), ils sont d’une grande plasticité. Or c’est cette plasticité qui confère aux rites d’initiation leur côté très pratique et en permet une utilisation parfois très pragmatique. Ainsi, en fonction de leurs objets d’études, de leur méthodologie et de leurs objectifs, les hellénistes ont pu facilement utiliser cette catégorie interprétative, mais aussi la remodeler jusqu’à en construire une version grecque.

La construction historienne d’un avatar grec des rites d’initiation a constitué l’objet de ma deuxième partie. On observe en effet qu’en pénétrant peu à peu le champ des études grecques, la catégorie des rites d’initiation a subi une forme d’hellénisation. Le succès de cette catégorie en histoire grecque est d’ailleurs sans commune mesure avec aucune autre aire culturelle. Mais il y a aussi un revers de la médaille à ce succès : d’un point de vue historiographique, on observe progressivement comme un repli sur soi de la discipline et la large diminution du dialogue interdisciplinaire. Si les premiers travaux historiens sur le sujet sont nourris d’anthropologie, le succès du potentiel heuristique de cette catégorie en histoire grecque tend à diminuer cet apport anthropologique au profit d’un modèle local, à partir de la fin des années 70. Et même si Les rites de passage d’Arnold Van Gennep continue d’irriguer de façon importante la manière d’appréhender le processus initiatique, un autre modèle, plus local, apparaît essentiel au déploiement de la catégorie : c’est la figure du chasseur noir mise en lumière par Pierre Vidal‑Naquet. En m’appuyant sur les analyses de David Dodd et de Henk Versnel, j’ai cherché à montrer comment les marqueurs de l’initiation grecque finissaient par se confondre presque totalement avec les caractéristiques du chasseur noir (couleur noire, apatè, frontière, etc.) mises en évidence par Vidal‑Naquet ; correspondance qui bien souvent fait courir aux analyses historiques le risque que se surimpose aux sources de l’histoire grecque cette figure du chasseur noir, comme un gabarit de l’initiation grecque, un prêt à penser initiatique.

Après avoir procédé à ce travail de déconstruction historiographique, j’ai finalement souhaité, dans une troisième et dernière partie, tester ce qu’il pouvait rester de potentiel heuristique à la catégorie des rites d’initiation. En faisant réagir cette catégorie au contact de prismes de recherche comme le genre, le temps ou l’espace, il s’est agi de reprendre quelques « grands dossiers » de l’initiation (Artémis Orthia par exemple) et d ‘explorer de nouvelles façons d’appréhender l’ensemble de ces pratiques rituelles juvéniles grecques jusqu’alors considérées par les historiens comme autant d’exemples de rites d’initiation en Grèce ancienne.