Études menées par Camille Frugier, Séverine Lemaître et Lola Trin-Lacombe.

Présentation

Les sites consommateurs constituent l’aboutissement des réseaux de commercialisation. Les amphores y sont vidées de leur contenu, parfois réutilisées comme conteneur pour un nouveau transport, mais le plus souvent mises au rebut car devenues inutiles et trop encombrantes. Elles peuvent fait l’objet d’un recyclage comme matériaux de construction ou comme réceptacle pour les défunts en contexte funéraire. Sauf cas exceptionnel, le lien entre l’amphore et le consommateur de son contenu n’existe plus. Pour autant, la définition de faciès d’approvisionnement et de consommation des denrées (vins, huile, sauces et conserves de poisson, fruits, alun) ayant voyagé en amphore, est opérante à l’échelle d’un site, d’une ville, d’une région. Elle passe par l’analyse des assemblages de mobiliers amphoriques issus de différents sites archéologiques. Cette démarche d’acquisition de données primaires a été poursuivie entre 2015 et 2020, aussi bien en Gaule indépendante et sur les territoires des provinces romaines de Gaule, que dans l’espace méditerranéen.

Sur le territoire français, les recherches ont été marquées par l’obtention du financement du programme ITIVIN Les routes des vins : amphores, itinéraires et marchands dans le centre-ouest de la Gaule (IIe s. av. J.-C. – Ier siècle ap. J.-C.), par le Conseil Régional de la Nouvelle Aquitaine, piloté par S. Lemaître. L’ambition du projet est de comprendre les routes du vin dans le centre ouest de la Gaule, de la fin de l’âge du Fer au jusqu’au IIe siècle ap. J.-C. Les vestiges privilégiés de ces routes sont les amphores découvertes en masse dans les sites archéologiques de la région, entre le IIe siècle avant J.-C. et le IIe siècle ap. J.-C.
Leur étude typologique a montré qu’il s’agissait majoritairement d’amphores italiques, mais aussi de conteneurs originaires du nord-est de l’Espagne et dans une moindre mesure de Méditerranée orientale. Il reste à en vérifier et à en préciser l’origine des amphores italiques pour valider ou pas l’hypothèse d’une diffusion préférentielle des amphores des différentes régions de production de la côte tyrrhénienne vers tel ou tel secteur de la Gaule. Le programme ITIVIN se trouve au cœur des questionnements actuels sur les réseaux de commercialisation du vin italique en Gaule et plus généralement des produits transportés en amphore. Il s’inscrit dans la continuité de l’enquête menée par S. Lemaître et d’autres chercheurs sur les ensembles d’amphores mis au jour dans le nord de la région Nouvelle Aquitaine correspondant peu ou prou au territoire de l’ancienne cité romaine des Pictons. Une partie des résultats de cette enquête, centrés sur les importations italiques, constitue le mémoire inédit du dossier d’habilitation de S. Lemaître, Amphores italiques en territoire picton et sur ses marges (IIe s. av. J.-C. – Ier s. ap. J.-C.), soutenu à Poitiers en décembre 2018.

Une façon complémentaire d’approcher l’économie du vin en territoire picton est de s’intéresser à l’étude de la production du vin et des modalités de sa commercialisation à l’époque impériale. Des analyses pétrographiques et physico-chimiques sont mises en œuvre pour identifier les ateliers d’origine des amphores découvertes dans les sites de consommation ainsi que des analyses chimiques de leur contenu pour vérifier qu’elles transportaient bien du vin. Ces travaux sont menés dans le cadre de la thèse de doctorat de Camille Frugier, avec contrat financé par le conseil régional de Nouvelle Aquitaine depuis février 2019, pour une durée de trois ans.

Les travaux actuellement menés par L. Trin-Lacombe dans l’ouest de la Gaule sur les amphores de grand commerce sont entrepris dans le cadre de deux PCR : La céramique entre Loire et littoral du Ier s. av. J.-C. au VIe s. apr. J.-C. (Pays-de-la-Loire) et La ville de Vannes et sa proche campagne de ses origines à la fin du Moyen-Âge (fin du Ier siècle av. J.-C. – XVIe siècle apr. J.-C.).
Les études consistent à élaborer des corpus détaillés afin d’établir un bilan typologique des emballages exogènes et d’envisager leur évolution sur toute l’antiquité à l’échelle d’un territoire (Pays de la Loire) et d’une ville (Vannes / Darioritum). Les bases de données permettront, à terme, de réaliser des cartographies des éléments amphoriques sur l’ensemble des territoires. L’objectif est d’aborder les notions d’approvisionnement en amphores, de consommation des produits contenus, et d’apprécier l’évolution du commerce à longue distance.

Dans le nord-est de la Gaule à Reims, une nouvelle synthèse sur l’approvisionnement de la ville, dans la prolongation des travaux réalisés depuis le début des années 2000 a été publiée par S. Lemaître en 2018. Associées à un système d’information géographique les données statistiques révèlent certains phénomènes intéressants comme l’emplacement de l’ancien oppidum (cartographie des amphores Dressel 1) ou encore des arrivages de vin conditionné autrement que dans des amphores. Les recherches sur les amphores à Reims sont régulièrement alimentées par les mobiliers des nouvelles opérations archéologiques réalisées dans la ville, mais également aux abords de l’agglomération antique. Les amphores issues d’une vaste de fouille archéologique préventive à Troyes, place de la Libération font l’objet d’un article dans la publication monographique du site (sous la direction de Cédric Roms et Ph. Kuchler, à paraître).

En Méditerranée, les études de mobiliers amphoriques ont été poursuivies dans différents secteurs : Alexandrie, Beyrouth et Chypre et en Sicile. En l’absence de mission sur place, les travaux sur la Lycie ont pris la forme d’une participation de S. Lemaître à une journée d’étude coordonnée par N. Tran sur les marchands au long cours, à l’université de Poitiers. La communication portait sur les amphores italiques en Lycie. Les amphores provenant des sites lyciens ont également servi de base à une réflexion sur les réseaux d’échanges à l’œuvre dans cette partie du bassin oriental de la Méditerranée.

À Alexandrie, en partenariat avec le CEAlex, une recherche à propos des amphores italiques à Alexandrie s’inscrit dans le thème plus large des liens économiques et sociaux entre l’Égypte et la péninsule italienne, déjà abordé par d’autres chercheurs, comme J.-P. Morel sur les céramiques campaniennes. L’originalité de ce programme d’étude alexandrin, en collaboration avec S. Élaigne est d’associer les différents produits céramiques d’origine italique arrivant à Alexandrie, alors que traditionnellement, les études sont réalisées par catégorie, céramiques fines, céramiques communes, amphores…

À Beyrouth, en juin 2017, une nouvelle collaboration a été lancée avec S. Élaigne (UMR 5138 Arar, Lyon) sur les mobiliers d’époque hellénistique du site Bey 002, en partenariat avec l’IFPO. Comme à Alexandrie il s’agit d’étudier conjointement les différentes catégories de céramiques, fines, communes et amphores, de façon à définir des faciès d’approvisionnement basés sur des assemblages de mobiliers céramiques. Concernant plus spécifiquement les amphores, un des enjeux de ces études est d’essayer de dater plus précisément le début de la production d’amphores à Beyrouth, placée pour le moment par P. Reynolds dans le courant du Ier siècle av. J.-C.

Sur la façade atlantique de la péninsule Ibérique, l’étude des amphores de la fouille du secteur sud-est du forum de Baelo Claudia (Bolonia, Andalousie) entamé en 2013 par S. Lemaître est arrivée à son terme à l’automne 2020, coïncidant avec la fin d’un programme de recherche en partenariat avec le Conjunto arqueológico de Baelo Claudia, initié par notre collègue B. Goffaux et poursuivi par L. Brassous (uni. La Rochelle), X. Deru (uni. de Lille) et O. Rodríguez Gutiérrez (uni. de Séville). Une première tranche de travaux avait conduit à l’organisation à Poitiers de journées d’étude internationales en mars 2015, dédiées à la mémoire de B. Goffaux, disparu brutalement.
La fouille a livré essentiellement des mobiliers de l’Antiquité tardive (IVe-VIe siècle) qui ont fait l’objet de publications préliminaires pour le moment. L’étude des amphores des horizons tardifs du secteur sud-est du forum montre un faciès d’approvisionnement comparable à celui de contextes des Ve et VIe siècles des sites du détroit de Gibraltar, incluant en particulier des importations africaines et orientales. Il se distingue par la présence massive des amphores d’origine lusitanienne, ce qui est peu surprenant, mais également par la place importante jouée par celles originaires du littoral de la Bétique. Les amphores découvertes lors des campagnes de fouilles 2018-2019 sont nettement plus anciennes. Elles documentent les phases d’occupation du secteur durant le Haut Empire.

Comme on l’a vu, la question de la détermination de l’origine des amphores est cruciale pour essayer de reconstituer des réseaux de commercialisation des amphores et des produits qu’elles transportaient. Afin d’assurer les identifications proposées dans le cadre de l’analyse archéologique des assemblages amphoriques, des vérifications par analyse pétrographique et/ou physico-chimiques ont été menées sur plusieurs groupes de productions par S. Lemaître en collaboration avec différents spécialistes Cl. Capelli de l’université de Gênes, G. Thierrin-Michael de l’université de Fribourg, V. Merle et S. Y. Waksman CNRS Arar, Lyon Lumière et N. Cantin, CNRS IRAMAT-CRP2A Bordeaux Montaigne. Un programme d’analyses pétrographique a concerné les amphores d’origine africaine du comblement portuaire de Narbonne et de Kition-Bamboula à Chypre (collaboration avec Cl. Capelli et Y. S. Waksman). Des analyses sont également en cours sur plusieurs assemblages d’amphores italiques mis au jour dans le Centre-Ouest dans le cadre du programme ITIVIN (collaboration avec G. Thierrin-Michael, V. Merle et N. Cantin).

Localisés à une des étapes de la commercialisation des denrées transportées en amphores, les comblements portuaires antiques sont particulièrement intéressants pour définir les arrivages à un point de rupture de charge et de transbordement des marchandises. S. Lemaître a eu l’occasion de travailler sur des ensembles d’amphores mis au jour en contexte portuaire en France, en Turquie et à Chypre. La notion de contexte portuaire est floue et de fait, la présence des amphores peut être le résultat de différentes actions humaines (activités de déchargement des bateaux, manipulation des amphores pour des opérations de stockage et/ou de reconditionnement des marchandises, rejets domestiques). Ces ensembles présentent souvent un faciès extrêmement varié du point de vue de l’origine des conteneurs.

À Narbonne, S. Lemaître est engagée dans le projet de publication des amphores du dépotoir portuaire de Port-la-Nautique. L’étude des amphores a été entreprise dans le cadre du programme pluriannuel des Ports antiques de Narbonne sous la direction de C. Sanchez. L’examen et l’inventaire du mobilier amphorique ont été réalisés entre 2010 et 2016. Cet ensemble de près de 1500 conteneurs éclaire l’approvisionnement et plus généralement l’activité de la ville de Narbonne sur une période assez resserrée, entre 30 av. J.-C. et 60/70 ap. J.-C.

En 2017, S. Lemaître a été sollicitée par S. Marquié pour prendre en charge l’étude des amphores du port de Kition-Bamboula exploré de 1987 à 1998 sous la direction de M. Yon, dans le cadre de la mission archéologique française de Kition à Chypre (subvention par la fondation Shelby White et Leon Levy, Musée des études sémitiques de l’université d’Harvard). Trois missions sur place ont permis d’examiner l’ensemble de la collection confirmant une grande diversité dans l’origine des conteneurs, entre productions égyptiennes et levantines, amphores de la côte sud anatolienne, conteneurs de l’Égée et de la mer Noire. L’assemblage comprend également des arrivages originaires du bassin occidental de la Méditerranée : péninsule Ibérique, Italie et provinces africaines. Du point de vue chronologique les conteneurs correspondent à des séries des IIe et IIIe siècles ap. J.-C. Des analyses pétrographiques sur lames minces et des analyses physico-chimiques ont été également réalisées sur plusieurs groupes typologiques levantins et sud-anatoliens.

 

Principales productions scientifiques

• Lemaître S. (dir.), ITIVIN. Les routes des vins : amphores, itinéraires et marchands dans le centre-ouest de la Gaule (IIe s. av. J.-C. – Ier siècle ap. J.-C.), rapport d’activité 2018-2019, SRA Nouvelle Aquitaine, site de Poitiers, 2020, 80 p. dont 20 p. d’annexes.

Médaille Raoul Duseigneur, Académie des Inscriptions et Belles Lettres en 2019, en partage avec Laurent Brassous, pour l’ouvrage La ville antique de Baelo, cent ans après Pierre Paris, Mélanges de la Casa de Velázquez, 47, 2017.

• Lemaître S., Les amphores et la mer : contribution à l’archéologie des échanges en Méditerranée à l’époque romaine, Habilitation à Diriger des Recherches, université de Poitiers, Garant J.-Y. Empereur, Institut de France. Soutenue à Poitiers le 2 décembre 2018. Mémoire inédit : Vins et amphores italiques en territoire picton et sur ses marges (IIe s. av. J.-C.-Ier s. ap. J.-C.), 323 p.

• Lemaître S., Pétorin N., « Les amphores de l’établissement rural gaulois / gallo-romain de La Pâquerie à Aubigny en Vendée. Présentation préliminaire », actes de la journée de l’AAPC, avril 2017, Bulletin de liaison et d’information de l’Association des Archéologues du Poitou et des Charentes 46, 2018, p. 49-60.

• Lemaître S., Yener-Marksteiner B., « Faciès céramiques de l’Antiquité tardive dans la ville portuaire d’Andriakè en Lycie (Turquie). Résultats d’une prospection près des horrea », dans P. Ballet, S. Lemaître et I. Bertrand (dir.), De la Gaule à l’Orient méditerranéen. Fonctions et statuts des mobiliers archéologiques dans leur contexte, actes du colloque international de Poitiers (27-29 octobre 2014), Archéologie et Cultures, Co-édition PUR / IFAO, 2018, p. 259-269.

• Deru X., Florent G., Gomes M., Lemaître S., Renard S., avec la collaboration de L. Brassous et O. Rodriguez, « La céramique des horizons tardifs du secteur sud-est du forum de Baelo Claudia », dans Rei Cretariae Romanae Fautorum Acta 45, Lisbonne (septembre 2016), 2018, p. 59-70.

• Lemaître S., avec la collaboration de P. Mathelart et G. Florent, « Les amphores dans la ville antique de Durocorturum. Apport des fouilles récentes depuis 2007 », dans SFÉCAG, Actes du Congrès de Reims, Marseille, 2018, p. 203-210.

• Lemaître S., communication : « Des dattes en Gaule romaine : contribution à l’étude des réseaux d’échanges méditerranéens », séminaire de Master 2 Pratiques alimentaires dans l’Antiquité : les sources documentaires, Poitiers, mars 2018.

• Brassous L., Lemaître S. (coord.), La ville antique de Baelo, cent ans après Pierre Paris, Mélanges de la Casa de Velázquez, 47, 2017, p. 43-230, dont « Présentation », p. 43-48.

• Lemaître S., Élaigne S., communication : « Faciès céramiques de Beyrouth aux époques hellénistique et romaine (fouille BEY 002, place des Martyrs) », séminaire de Master 2 Cultures matérielles du Levant : Beyrouth antique, Poitiers, novembre 2017.

• Lemaître S., communications : « Les amphores du Haut-Empire découvertes en Gaule. Introduction générale et présentation des productions d’Italie, d’Espagne, de Gaule, d’Afrique et de Méditerranée orientale avec observation d’échantillons », lors du stage interuniversitaire sur les Céramiques antiques organisé à Lezoux / Besse ‒ Saint-Anastaise (MSH Clermont-Ferrand et PCR Lezoux) par Ph. Bet et B. Dousteyssier :  (octobre 2016 à 2019).

• Lemaître S., communication : « Timbres sur amphores découvertes en contexte de consommation : approche archéologique », lors du Troisième atelier de formation en épigraphie du monde romain, Poitiers, 3-7 septembre 2018.